Les différents usages de l’argile sauvage  en céramique 

La rencontre avec l’argile sauvage

Quoi de plus simple en apparence que de récolter soi-même son argile, une ressource présente en de nombreux lieux et qui ne nécessite pas de moyens techniques compliqués. On l’appelle alors argile sauvage, argile de récolte ou encore terre de rencontre, ou terre collectée, autant de noms pour désigner une matière brute, non transformée.

Les motivations pour partir soi-même à la recherche de la matière de base du céramiste peuvent être nombreuses : réduire son empreinte carbone, réduire ses coûts, utiliser une matière non formatée, unique, s’ancrer dans un territoire, une tradition historique, expérimenter…

Mais en fonction de l’utilisation souhaitée, les types de gisements, la quantité disponible, le type de terre, ses caractéristiques, sa couleur, sa pureté… sont autant de critères à prendre en compte avant la récolte ou pour cibler ses recherches. Voici un condensé des paramètres à considérer en fonction du type d’utilisation que l’on souhaite faire, dans le domaine de la céramique. Cet article est le fruit de mon expérience, mes recherches personnelles et le résultat de l’animation de multiples stages sur le sujet.

Récolte d’argile sauvage dans le sud-ouest de la France

Les différents usages de l’argile sauvage par objectif et leur impact sur la récolte

Clarifier son objectif permet de cibler ses recherches et d’éviter le gaspillage de temps et d’efforts. Cibler, repérer, récolter, tester… toutes ces étapes sont généralement nécessaires lorsqu’on pratique l’argile sauvage et ces opérations sont chronophages, nécessitent de l’énergie et parfois de la rigueur.

Selon que l’on souhaite juste s’amuser avec la terre de son jardin pour en faire un objet durable en céramique quelles que soient ses caractéristiques, que l’on cherche une matière que l’on puisse façonner à la main, selon différentes techniques, ou encore que l’on envisage plutôt la terre comme un ingrédient parmi d’autres, permettant le décor (en inclusion, engobe, ou encore émail), la récolte et le ciblage vont être différents.

Si l’objectif de récolte est lié à un lieu particulier

Si l’objectif est simplement de tester une terre d’un lieu particulier, peut-être porteur de sens pour nous comme notre jardin, notre maison familiale, sans avoir d’ambition technique particulière, la qualité de la terre ne va pas être un critère important. C’est-à-dire qu’on ne va pas avoir besoin de vérifier que la ressource est disponible en quantité : on peut récolter dans une mare, à la surface d’une flaque qui aurait stagné, dans un trou qu’on aura creusé, ou toute autre situation opportuniste permettant d’accéder à la terre.

Dans ce cas, ce n’est pas la qualité de la terre qui prime, mais bien sa provenance, l’identité qu’elle véhicule et la signification que revêtira l’objet céramique du fait de son lieu de récolte. Il faudra simplement prendre des précautions lors de la cuisson et ne pas avoir d’ambitions techniques trop grandes : peu de chances qu’il soit possible d’utiliser cette terre sur le tour, une des techniques de façonnage les plus exigeantes, sauf avec de la chance.

Si l’objectif est de récolter pour façonner des objets

Pour continuer, si le but est d’avoir une matière permettant un bon façonnage (au tour, en modelage, en sculpture…), le ciblage, la récolte et les points d’attention vont différer de la situation que l’on vient d’exposer.

Le potentiel de la terre

Test de plasticité d’une argile sauvage avant récolte

Test de plasticité d’une argile sauvage avant récolte

Le type d’argile ciblée pour le façonnage va dépendre de la technique de façonnage : le tournage requiert une plasticité plus grande que la sculpture ou le modelage. Les types de terres les plus plastiques sont les faïences (terre de basse température) et les grès (haute température).

La taille du gisement

Pour le façonnage, les zones avec un gisement peu abondant seront à éviter : qui dit façonnage dit matière en quantité : le moindre objet utilitaire requiert en général quelques centaines de grammes d’argile, idem pour la sculpture.

Les types d’argile

Par ailleurs, si l’on a déjà un type de terre du commerce de prédilection : faïence, grès ou porcelaine, cela signifie le plus souvent qu’on dispose d’un four adapté à ce type de terre, qu’on en maitrise le décor et l’émaillage, la température de cuisson, que l’on dispose des outils adaptés. Il peut alors être intéressant de cibler le type de terre de récolte avec une correspondance la plus proche de son argile préférée. C’est ainsi que l’argile kaolinique sera privilégiée par ceux qui souhaitent s’approcher des caractéristiques de la porcelaine, privilégiant alors des zones où existe l’argile primaire (c’est-à-dire qui s’est formée et qui est restée sur le même site que sa roche d’origine). Les grès et faïences se caractérisent par des impuretés en quantité croissantes et donc une distance plus élevée entre leur lieu de formation et leur lieu de récolte.

La présence de calcaire

Ensuite, pour le façonnage, il faudra proscrire les argiles contenant du calcaire, au risque de voir se former des points de chaux après cuisson, ou pire, un tesson qui se fissure ou se casse franchement. Il faudra donc rigoureusement tester son argile in situ, avant de la récolter. En termes de ciblage, cela signifie que les zones indiquant des marnes sur les cartes géologiques sont à proscrire. En effet, les marnes sont un mélange d’argile et de calcaire, en proportions variables.

Jarre façonnée par une élève en stage, argile sauvage contenant beaucoup de calcaire, la pièce s’est fissurée et a fini par s’effondrer sous son propre poids

La présence de sable

Pour continuer, un autre point d’attention sera à noter pour le façonnage : la présence de sable dans l’argile. Facile à détecter, sa présence en trop grande quantité altère la plasticité de la terre, sa tenue, rend le tournage douloureux et peut avoir un impact sur la cuisson, du fait de son coefficient de dilatation différent de celui du tesson. Les terres riches en sable constituent souvent ce qu’on appelle la terre à feu, dont le rendu est plutôt rustique, grossier. Ce type de terre sera pertinent surtout lorsque la future pièce sera soumise à de fortes variations de température (plat pour le four par exemple).

La création de pâtes céramique contenant de l’argile sauvage

Quelles que soient les caractéristiques de l’argile sauvage que l’on a trouvée, il va être possible de les mettre à profit dans des pâtes céramique. C’est-à-dire que l’on peut créer des mélanges uniques, en mélangeant plusieurs argiles entre elles, ce qui optimise généralement leurs caractéristiques. Inclure une argile sauvage dans une argile du commerce est la technique la plus facile, mais le potentiel de création est presque infini, en faisant varier la proportion des ingrédients. La couleur, la température de cuisson, la plasticité, le taux de retrait son autant de paramètres qui pourront être optimisés et explorés en fonction des mélanges.

Focus  :  exemple de test de pâte céramique :

Intégrer 10% d’argile sauvage sèche et concassée dans 90% d’argile du commerce.

Ajouter de l’eau, comme lorsqu’on recycle de l’argile, laisser reposer, puis bien mélanger avant de faire raffermir la pâte.

Ensuite, l’utiliser selon la technique de façonnage de son choix et observer son comportement (plasticité, séchage, retrait…)

Cuire la pièce de test dans une coupelle (d’abord à basse température, puis éventuellement à haute température)

Analyser le résultat en fonction de la couleur obtenue, des défauts éventuels (fissures, déformation…), du retrait et ajuster les proportions si besoin pour un test ultérieur.

Si l’objectif est d’utiliser la terre de récolte comme un ingrédient de décor

Pour continuer le tour d’horizon des utilisations possible de l’argile sauvage en céramique, si l’on désire l’utiliser l’argile comme ingrédient permettant le décor, en fonction du type de décor que l’on souhaite réaliser, les points d’attention seront différents. Généralement, pour décorer des pièces, les quantités récoltées seront moindres, donc la taille du gisement sera moins déterminante. 

Nota bene : ceci n’est pas valable pour préparer de la sigillée, qui nécessite plutôt des quantités de terre élevées pour un volume final plutôt restreint (rapport de 1/8 à 1/10, voire moins, en fonction de la terre).

Les inclusions

L’inclusion d’argile sauvage dans une autre terre permet d’expérimenter sur de nombreux axes et donc de cibler la terre par exemple en fonction de sa couleur, générée par les oxydes la constituant. Il faudra alors anticiper sur la couleur de la terre une fois cuite. L’inclusion de terre de récolte peut également être pertinente pour jouer sur le rendu imprévisible, aléatoire, sans trop altérer les caractéristiques de l’argile de base, donnant ainsi du caractère à ses créations. Il peut alors être intéressant de l’utiliser de manière brute, sans filtration, les plus gros grains de minéraux jouant alors un rôle proche de la chamotte, pouvant apporter des touches colorées, parfois fondues. Cette utilisation laisse une grande place à l’improvisation et à l’expérimentation libre.

Tasse en grès blanc avec inclusions d’argile sauvage

L’émail sauvage

Pour continuer, si l’on souhaite maintenant utiliser l’argile sauvage comme ingrédient pour fabriquer son émail, le type de gisement pourra être plus diversifié que lorsqu’on cherche à la façonner. En effet, les marnes et la présence de calcaire deviennent très intéressantes, car le calcaire (ou calcium) est un fondant couramment utilisé dans la fabrication des émaux. Utiliser une argile sauvage contenant du calcium est donc une manière d’apporter plusieurs types d’apports : de la silice, de l’alumine (constituants de base d’une argile) et du calcium. Certaines argiles sauvages sont d’ailleurs ainsi constituées qu’elles deviennent un émail à elles seules, sans aucun autre apport nécessaire. Des expérimentations seront néanmoins nécessaires pour trouver la bonne température de fusion. Dans la plupart des cas, il sera néanmoins nécessaire d’ajouter des ingrédients supplémentaires afin de stabiliser l’émail sauvage.

Avec ce type d’utilisation de l’argile de récolte, la traçabilité et la continuité du gisement sont primordiales, au risque de gaspiller du temps et des ressources en expérimentations qui ne seront pas reproductibles. Notons au passage, que l’utilisation de l’argile de récolte dans l’émail requiert un tamisage rigoureux afin d’obtenir une granulométrie (par exemple, mesh 80) adaptée au mélange des ingrédients entre eux, à leur pesage à sec, etc.

Émail “pierre rose” à base d’argile sauvage et de cendres, sur grès pincé.

L’engobe sauvage

Pour finir, l’utilisation de terre de récolte en engobe est un bon entre-deux entre la liberté qu’offrent les inclusions et la rigueur que nécessite l’émail sauvage. Le taux de retrait au séchage et à la cuisson seront déterminants par rapport à la terre que l’on cherche à décorer. Impossible à tester sur le site de récolte, il faudra réaliser ces tests une fois de retour à l’atelier. La quantité de ressource à cibler est fonction de la quantité d’engobe que vous souhaitez utiliser (les grands aplats requièrent plus de matière que les petites touches). En revanche, comme pour les inclusions, la couleur va ici être déterminante. Cibler des argiles rouges, jaunes ou brunes rendra un revêtement allant du brun-rouge au noir en haute température. Des argiles plus claires, allant du blanc au crème pourront rester plus claires après cuisson, mais comme toujours, le test sera nécessaire, et plusieurs plages de températures de cuisson devront être explorées pour trouver une couleur satisfaisante.

En conclusion, des horizons d’expérimentation ouverts

Avec ce tour d’horizon des utilisations principales de l’argile sauvage en céramique, des expérimentations potentielles s’ouvrent. Les utilisations sont multiples et le potentiel en fonction de la nature de la terre, mais aussi du gisement sont très variés. En clarifiant son objectif de récolte, il est ainsi possible de récolter de manière plus efficace, tout en restant ouvert aux potentiels de chaque argile, que l’on pourra affiner avec des tests. Ce sera l’objet d’un prochain article.

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